John Hamon : “en réalité, les institutions fabriquent des artistes sur-mesure qui correspondent à leur idéologie”

Projection de John Hamon sur la Fondation Louis Vuitton

Qui est John Hamon, l’artiste dont les affiches ont envahit les rues de Paris, qui n’hésite pas à projeter son fameux portrait sur les monuments et musées de la capitale ? Derrière son célèbre slogan « C’est la promotion qui fait l’artiste ou le degré zéro de l’art », il y a un artiste engagé qui refuse d’entrer dans les rangs. Nous l’avons rencontré !

Qui se cache derrière ce portrait ?

Je m’appelle John Hamon, je me définis comme un artiste. À travers mon action, je tente de mettre en avant une nouvelle approche artistique. Je suis aussi un citoyen et j’ai des réflexions sur des sujets assez larges, mais ce travail est à prendre sur l’angle de l’art. Ça parle en effet aussi d’autres choses notamment avec le portrait et le slogan, mais ma position est avant tout artistique. Il est important de le préciser, car les gens ne voient pas forcément cet aspect. Parfois, ce n’est pas forcément suffisant pour certains de simplement mettre une affiche dans la rue pour que ce soit de l’art. Dernièrement, j’ai fait une exposition, certaines personnes comprenaient que j’étais vraiment un artiste parce que j’avais fait un néon. Étant donné que quelque chose était accroché sur un mur dans un contexte d’exposition, ça leur a paru être de l’art.

Affiche de John Hamon

Qu’est-ce qui t’a poussé à afficher ce portrait ? Et pourquoi ?

En étudiant l’histoire de l’art, j’ai pu comprendre qu’il existait une multitude de techniques artistiques. Avant, je pensais que la peinture, la sculpture et le dessin étaient les seules existantes. Lorsque je me suis rendu compte de la réalité, j’ai voulu répondre aux artistes qui avaient fait l’histoire. J’ai aussi pu rapidement constater l’aspect promotionnel de l’art. C’est alors que j’ai commencé à mettre en place ce travail. En regardant ce qui se faisait à côté du travail de l’artiste on observe ce que j’ai appelé la promotion, c’est-à-dire ce que les artistes font pour se promouvoir et m’en servir pour développer une nouvelle approche. Par exemple Picasso, tu as son travail et tu as sa vie. C’est son personnage qui fait la promotion de son travail. On retrouve le même système chez Dali. C’était des personnages hauts en couleur qui arrivaient à donner une dimension à leurs œuvres au-delà de leurs peintures. Dans cette réflexion, j’ai compris qu’effectivement, il y avait l’œuvre et il y avait ce qu’on faisait autour de l’œuvre et que cela pouvait se rejoindre. À partir de ça, j’ai commencé à mettre en place cette campagne de promotion. Cela allait avec ce que je commençais à comprendre sur le marché de l’art et des galeries. Un artiste qui bénéficie d’une renommée au niveau commercial c’est plus intéressant pour un marchand de travailler avec lui. J’ai donc voulu positionner mon travail sur cet axe-là.

” C’est la promotion qui fait l’artiste ou le degré zéro de l’art “, qu’entends-tu par ce slogan ?

Le talent d’un artiste, c’est un peu ce dont l’artiste se sert en premier lieu pour faire sa promotion. Alors oui pour nous c’est naturel de se dire qu’un artiste a besoin de talent, mais en réalité quand tu pousses un peu le truc tu te rends compte que tu n’as pas forcément le point de départ. Ce qui m’intéresse, c’est le moment où l’artiste se fait avancer. Promouvoir, étymologiquement c’est faire avancer. Se faire avancer c’est exister en réalité parce qu’il y a aussi un rapport métaphysique. Je compare l’artiste aux planètes ou à l’univers. Une planète si elle ne tourne pas, elle n’existe pas. On ne peut pas exister immobile. D’où le slogan. Dans le degré zéro de l’art, j’utilise le philosophe Roland Barthes. En gros dans son livre le degré zéro de l’écriture il a essayé de trouver l’écriture d’origine sans fioriture, une écriture presque naturelle. J’ai voulu étendre ce principe à l’art en général en passant par la notion de promotion. Pointé à quel moment, tu deviens artiste. C’est pour cette raison que je dis que c’est la promotion qui fait l’artiste. Au moment où tu mets en place ce système promotionnel, tu commences à produire des choses donc tu deviens artiste. Après, il y a tout un rapport avec la définition du mot parce que la promotion, c’est aussi obtenir un grade. Par exemple, quand tu vas à l’armée tu es promu au grade de capitaine. Il y avait donc aussi ce jeu sur la promotion en tant que grade. À quel moment tu obtiens le grade de l’artiste ? Et qui donne ce grade ?

Projection de John Hamon sur l’Arc de Triomphe

Qu’est-ce qu’être un artiste aujourd’hui ?

Déjà, c’est un choix de vie. Ensuite, c’est une position que tu décides de prendre ou pas, c’est-à-dire que c’est aussi un choix de ce que tu veux être dans la société. Aujourd’hui, les artistes sont encore considérés comme des marginaux alors qu’à la base c’est un choix pour exister dans la société. C’est vrai que c’est difficile de s’intégrer socialement en ayant une vraie pratique artistique, car tu ne rentres pas forcément dans les lignes. Après, il y a aussi mille façons d’être artiste, tu peux être un artiste du dimanche, professionnel ou amateur. Pas au sens péjoratif, car moi-même je me considère davantage comme un artiste amateur que comme un artiste professionnel. On peut parfois plus considérer les artistes professionnels que les autres, car on peut l’affilier à un métier qui a une réelle économie. Heureusement, l’art ce n’est pas que ça. Les artistes commerciaux n’auront jamais vraiment une place dans l’histoire de l’art, ce qu’ils font n’est en effet pas suffisamment moderne ou intéressant pour pouvoir se confronter à l’histoire. Il y a aussi les artistes un peu escrocs. Ils jouent l’artiste, font des choses qui sont complètement nulles, mais qui se vendent. Après, du point de vue des personnes il y a ceux qui te critiquent en considérant que l’idée qu’ils ont de l’art est la vérité absolue. Ce qui est assez paradoxal, car l’art depuis sa naissance est quelque chose de difficile à définir même pour les artistes, donc quelqu’un qui ne l’est pas, n’est franchement pas dans la capacité de dire les critères exacts. Cette réalité est aussi due à la temporalité. On considère les choses une fois qu’elles ont fait leurs preuves dans le temps. Malheureusement ou heureusement, je ne sais pas, je pense que les générations avenir n’auront pas la même vision de mon travail que les gens qui le vivent sur le moment. Avec le recul, on pourra observer en quoi mes œuvres représentaient l’état de la société à ce temps et qu’elles sont les questions qui finalement ressortaient. Ce n’est pas nouveau, ça a toujours été comme ça dans l’art. Si tu regardes à l’époque de Léonard de Vinci, il était un artiste incompris. On essaie aujourd’hui de sortir du concept de l’artiste maudit, mais il y a quand même toujours une forme d’incompréhension qui fait partie un peu du jeu. Tu ne peux pas être à l’avant-garde d’une pensée et en même temps t’attendre à ce que tout le monde la comprenne.

Peut-on rapprocher cette théorie au street art ?

J’ai une position assez radicale là-dessus. Dans l’histoire de l’art, je veux bien reconnaître l’importance du graffiti. Le ” street art “ c’est une autre question. Pour moi, il est beaucoup moins légitime que le graffiti. Par exemple, tu as des personnalités telles que Banksy qui ont une approche de l’art très ancienne. Il n’y a aucune modernité dans sa pratique de l’art, ce sont des choses vues et revues. Les techniques de pochoir sont vieilles et il a récupéré ça en plus de son style à des artistes comme Blek le Rat. C’est vrai qu’en France, on a des artistes issus de la peinture qui ont commencé à aller dans la rue à un moment où le graffiti était novateur. Après au niveau pictural, le problème c’est que ce n’est pas très moderne, et le fait de passer dans la rue ne suffit pas forcément pour donner une nouvelle vision. Il y a une reconnaissance du grand public, mais au niveau institutionnel c’est quand même encore un peu frileux. En fait, je ne sais pas s’il y a un réel intérêt en ce qui concerne l’art, et c’est ce qu’on constate aujourd’hui. Dans le “street art” tu as beaucoup d’illustrateurs, de graphistes qui d’un coup vont dans la rue exposer ce qu’ils faisaient chez eux sur leur ordinateur. Ils n’avaient pas forcément un grand intérêt pour l’art, mais le fait de le mettre dans la rue fait prendre de l’ampleur à leurs “créations”. Cependant, il n’y a pas assez de modernité et de réflexion dans leur démarche, donc à un moment je pense que ce n’est pas suffisant. Bon, après, je n’ai rien contre le fait qu’il y ait des choses dans la rue au contraire, je parle simplement d’un point de vue artistique.

Affiche de John Hamon près d’une oeuvre de Banksy, avant et après destruction

Mais Banksy apporte une certaine réflexion sur le marché de l’art ?

Personnellement, je ne le considère pas vraiment comme un artiste pour être honnête. Ces gens-là pensent qu’une position politique fait l’art. Donc ce sont des politiciens, car leurs créations sont essentiellement liées à une idéologie politique . Une position politique n’a jamais fait l’art. L’art c’est une réflexion sur l’art, sur la picturalité, l’esthétique sur tout un tas de choses, mais qui est au-delà de la politique politicienne. Effectivement, tu peux mettre dans un travail un aspect politique, mais ce n’est pas ça qui donne l’importance au travail artistique. Parler des migrants ne doit pas être le résultat en soi. L’art s’en fout des migrants. Tu as le droit d’avoir cette position politique, mais artistiquement ça n’a pas de valeur. Et Banksy, c’est ça. Il fait écho dans les médias, car il parle de sujet politique, mais en réalité il n’y a rien de moderne dans sa pratique.

Et que penses-tu de la récente autodestruction de son œuvre « Girls with baloon » ?

C’est une opération promotionnelle que je reconnais, car elle a été efficace sur le plan de la communication, mais il joue le jeu du marché en voulant faire croire qui le critique. Il est d’ailleurs assez doué au niveau du marketing. C’est indéniable. Il y a d’ailleurs beaucoup de ses œuvres qui illustrent très bien “c’est la promotion qui fait l’artiste ou le degré zéro de l’art”, car on est absolument dans quelque chose qui a un niveau promotionnel efficace sur un type de public. Cependant, sur le fond de l’art il n’y a pas grand intérêt pour moi. Il reprend des réflexions et des techniques classiques. Je ne peux de ce fait pas reconnaître les créations de Banksy. C’est en plus trop souvent de la démagogie et du populisme. Et puis franchement, se servir de la misère des autres pour faire parler de soi, c’est pas trop mon truc. Les personnes qui reconnaissent ça, on ne va pas se le cacher, c’est le grand public et ce n’est plus vraiment de l’avant-garde. Aussi, lorsque c’est trop mis en avant par les médias, je trouve ça suspect. Certaines fois, ils se servent d’une œuvre tels que celles de Banksy sur les migrants pour mettre en avant leur idéologie, ce qui est assez mal venu étant donné que nous sommes quand même dans un rapport politique du monde. Les gens s’opposent sur cette question. Donc à partir du moment où certains médias mettent en avant un artiste qui parle de ça, cela joue le jeu des partis politiques. Ce qui est mis en avant n’est pas l’aspect artistique du travail, mais l’aspect idéologique, car ça correspond à un système de pensée. Pour moi, nous ne sommes pas sur une réflexion sur l’art.

Revenons un peu à toi. Tu dis avoir été censuré au Palais de Tokyo. Que s’est-il passé ?

Je n’ai pas été censuré que par le Palais de Tokyo. Lorsque j’ai tenté une projection sur la façade de la Fondation Louis Vuitton pendant la nuit des musées 2018, les vigiles m’ont demandé d’arrêter le projecteur, ce que je n’ai pas fait. Ils ont donc appelé la police.

Pour les agents de police, il ne se passait rien de problématique dans mon action et ils m’ont même défendu devant le chef de la sécurité de la fondation Louis Vuitton qui voulait à tout prix qu’ils relèvent ma plaque d’immatriculation, ainsi que mon identité alors que ce n’était même pas nécessaire pour eux. C’est là que j’ai réalisé qu’il existait une police de la culture. J’ai aussi été récemment censuré par le Centre Pompidou. Quand Banksy est passé à Paris, il a réalisé un pochoir sur un panneau près du Centre Pompidou. Je suis passé par hasard par-là, j’ai donc décidé de lui répondre en posant une de mes affiches. Mais en repassant dans l’après-midi, je me suis rendu compte que l’œuvre de Banksy avait été plastifiée pour la protéger au détriment de la mienne puisque quelqu’un du Centre Pompidou l’avait arraché. À ce moment-là, j’ai décidé de sortir de l’aspect Banksy afin de passer en mode institution, parce qu’il faut savoir que le Centre Pompidou est la seule institution vraiment publique française pour l’art de la période contemporaine. Elle est donc véritablement la seule à pouvoir défendre les jeunes artistes. Cet acte a donc été assez violent puisque pour protéger une œuvre, ils en font sauter une. J’ai donc contacté le Centre afin d’avoir des explications. Je suis tombé sur une des personnes qui ont pris la décision de supprimer mon affiche. Il a même été jusqu’à m’insulter. J’ai donc voulu persévérer dans ma logique en allant coller mon affiche cette fois sur le plastique qui recouvre l’œuvre de Banksy, mais le Centre m’a rappelé avant que je procède à mon action. À la suite de cet appel, j’ai du écrire un email à la directrice du Centre Pompidou Julie Narbey pour lui expliquer ce qu’il c’était passé. J’ai eu comme retour qu’ils seraient ravis d’éventuellement pouvoir faire quelque chose pour mettre en avant mon travail. Pour moi ça n’excuse pas le geste qui a été fait, mais je vois qu’il y a un rapport plus ou moins cordial qui se met en place donc je n’ai pas été dans la provocation gratuite. Sauf que ça dure maintenant depuis à peu près 5 mois. Ce mode de fonctionnement n’est habituellement pas le mien, mais j’ai voulu cette fois-ci tenter de faire les choses dans les règles même si la situation est assez paradoxale, car nous sommes quand même à la base dans un cas de censure. J’attends pour le moment une réponse de leur part pour le projet d’une exposition John Hamon au Centre Pompidou.

Projection de John Hamon sur le Palais de Tokyo

Pourquoi ces institutions te censurent-elles ?

Cela est toute la question. Dans l’art, on voit de tout, parfois même des choses assez choquantes pour les enfants. Certaines œuvres sont assez “hard”, par exemple le “Plug anal” de Paul McCarthy. On crie donc à la censure lorsqu’une petite association s’offusque pour ce genre de chose dans l’espace public. Pourtant moi, j’arrive et je fais une projection où il n’y a que le portrait d’un artiste qui veut simplement exister en tant qu’artiste, et je me fais boycotter et censurer par toutes les institutions de l’art dans le silence de ce milieu qui voit très bien ce qui se passe. En plus je suis arrivé à un certain niveau de reconnaissance. Les gens savent ce que je fais, qui je suis, ils connaissent ma réflexion radicale sur le milieu de l’art et tout ça malgré cette forme de blocage de la part des institutions. J’ai donc cherché à un moment à comprendre ce qu’il se passait. Aucune d’entre elles ne m’a jamais contactée pour essayer de comprendre. Après, peut-être que ma réflexion ne correspond pas à leur vision. Au Palais de Tokyo, j’ai fait ma projection afin de parler de ça : “qui fait l’art aujourd’hui en France et dans les institutions françaises ?” On se rend compte qu’en réalité les artistes sont de moins en moins à la décision d’une exposition. C’est toujours les directeurs d’expositions, les curateurs, les fonctionnaires qui travaillent dans le domaine culturel, qui donnent leurs visions de l’art et choisissent des artistes par rapport à cette dernière. Il faut se rendre compte qu’aujourd’hui c’est eux qui ont le pouvoir sur les organismes tels que le Palais de Tokyo ou autres. Ils représentent le soi-disant art, mais en réalité les gens qui dirigent ça comme Jean de Loisy, qui lui aussi a envoyé des vigiles pour me mettre la pression, ne sont pas des artistes. Ce type de fonctionnement est nouveau puisqu’à l’époque, les institutions de l’art étaient beaucoup moins puissantes que ce qu’étaient les artistes. Aujourd’hui on est arrivée à un niveau où l’artiste perd de plus en plus sa capacité à exister en tant qu’artiste sans avoir à passer par l’institution, ce qui est problématique. Il est certes obligatoire qu’il y ait un système pour que le marché et le milieu de l’art existent, mais la réalité c’est que ça ne fonctionne pas. Actuellement il y a très peu d’artistes qui émergent vraiment sans la perfusion institutionnelle. On utilise leur art à un moment parce qu’ils font l’animation, mais derrière ils n’ont pas la force d’exister sur le long terme. L’institution a toujours besoin de nouveauté pour divertir, car en réalité elles ne présentent que du divertissement. Elles ont donc toujours besoin du dernier projet artistique tendance. Les galeries vont s’exciter autour de ça pendant quelque temps et quelques œuvres vont être vendues, mais après le ballon de baudruche finit par se dégonfler. Il y a tout un système désormais bien connu autour des institutions privées et publiques, des galeries. C’est un vase un peu clos qui s’auto alimente.

Affiche de John Hamon à Art Basel

Qui gère le milieu artistique aujourd’hui ?

Les choses sont de moins en moins publiques, l’art est de plus en plus confié aux marques : on à la Fondation Louis Vuitton, Lafayette Anticipations, la Fondation Pernod Ricard, le Palais de Tokyo, qui regroupent tout un tas d’entreprises. Car, oui, à ma stupéfaction j’ai appris par le ministère de la Culture que le Palais de Tokyo est un organisme privé. L’art est donc de plus en plus dans les mains de ces personnes. Il faut aussi se rendre compte de quelque chose : si je faisais un vrai plan pour ma carrière artistique, affirmer tout cela serait comme me tirer une balle dans le pied. On me l’a d’ailleurs encore rappelé à la DRAC. Un dénommé Emmanuel Michaud m’a quand même dit que je m’étais grillé suite à mon exposition pirate au Palais de Tokyo et m’a envoyé promener alors qu’il est censé défendre les artistes et les accompagner. Ça veut donc bien dire ce que ça veut dire : quand tu t’opposes à ce système-là, tu te grilles sur ce plan et du coup tu n’as plus de “carrière”. Ils mettent en œuvre cette forme de pression, car ces personnes sont extrêmement puissantes vis-à-vis des artistes qui sont obligés de se soumettre. À travers mon action, j’essaie de résister à cette pression même si cela n’est pas facile. Le propriétaire de la Fondation Louis Vuitton, Bernard Arnault est quand même le mec le plus puissant et le plus riche de France. Il fait certes des sacs à main, mais aujourd’hui il fait aussi les artistes.

Les artistes sont-ils libres d’exercer à leur souhait ?

Je ne dis pas qu’il n’y a pas la possibilité d’exercer librement, mais quand tu passes par l’institution c’est plus compliqué. C’est l’enjeu de ce que je souhaite faire passer dans mon projet au Centre Pompidou : “Est-ce que les artistes ont encore leur liberté ?” En réalité, les institutions fabriquent des artistes sur mesure qui correspondent à leur idéologie. Ce problème ne date pas d’aujourd’hui. En 2002, les directeurs du Palais de Tokyo de l’époque Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans avaient déjà empêchés que je participe à une émission de France Culture. Il y a un véritable boycott des artistes différents dans mon genre. C’est une autre forme de censure, et c’est le message que j’essaie de faire passer. Il n’y a pas qu’une forme de censure. Ils devraient pourtant comprendre que ce n’est pas parce que mon art ne correspond pas à leur vision qu’il n’est pas valable. Normalement, le directeur du Palais de Tokyo doit avoir l’humilité de dire qu’effectivement “je mets de temps en temps en avant des choses que moi j’apprécie, mais il n’y a pas que ce que moi j’aime”. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on critique beaucoup l’art contemporain, c’est très autocentré. C’est des gens qui ne mettent que ce qu’ils ont envie de voir alors qu’il existe d’autres choses. Il y a une histoire de forme aussi. En France, on n’aime pas trop les gens qui font les choses par eux-mêmes, mais ce n’est pas une raison pour les rejeter. Et je sais que ce que j’avance est vérifié, car en réalité il n’y a que la vérité qui blesse. Je sens bien qu’ils sont un peu blessés, car s’ils étaient un minimum ouverts, le meilleur moyen de me contrer c‘est de m’inviter en réalité. Ils ne se rendent pas compte qu’en me bloquant, ils valident tout ce que je dis.

John Hamon

Projection de John Hamon sur la Tour Eiffel

Quels sont tes principaux combats ?

Idéalement, je veux que les artistes ne soient plus dépendants du marché de l’art et des institutions, ce qui pose d’importantes questions. Je pense que le marché va s’adapter à cela en créant de nouvelles approches pour que les artistes développent leur propre économie. Grâce aux réseaux sociaux et à internet c’est possible et il va y avoir de nouveaux modèles qui seront mis en place. La marchandisation de la production de l’artiste sera décentralisée et sera plus accessible en direct ce qui peut faire sauter les intermédiaires comme les galeries. Il y aura peut-être moins d’œuvres chères et davantage d’œuvres diffusées et vendues. Ce système sera une vraie problématique pour le marché de l’art traditionnel et je pense que c’est dans ce sens que les choses vont aller. Les artistes auront de ce fait de moins en moins besoin des institutions pour exister. Mais je souhaite avant tout montrer qu’il ne faut pas se soumettre pour être artiste et je vais aussi me battre pour que les institutions soient vraiment là pour les promouvoir.

Avec 137 000 abonnés sur Instagram, on peut clairement dire que tu attise la curiosité. Comment l’expliques-tu ?

Mon travail suscite l’interrogation, car finalement sur l’affiche il n’y a pas grand-chose et étant donné que les gens sont de nature curieuse, ils ont besoin de réponses à leurs questions. Le temps joue aussi en ma faveur puisqu’il rend cette action intéressante. À force de voir cette affiche et ce slogan dans les rues, et ce depuis 17 ans, ça attise l’intérêt. Pour finir, il y a aussi le fait de faire les choses. À partir du moment où quelqu’un persévère dans son travail qui en plus est exposé aux yeux de tous, ça suscite la curiosité. La rue a été un pas en avant pour les artistes. Ça nous a permis d’exposer nos œuvres beaucoup plus facilement. Cela nous a permis d’être directement à la rencontre d’un public.

Tu as toujours préféré garder ton visage caché. Pourquoi ?

Ma personne physique perturbe le message, car je me sers d’un portrait qui ne me ressemble pas vraiment. Ça vient donc mettre une autre identité sur l’action. De plus, ce n’est pas un travail sur la célébrité. Si je commence à apparaître, les gens vont finalement se dire que j’ai fait tout ça pour faire le malin ou je ne sais quoi. C’est pour ces raisons que je garde mon identité. C’est vraiment une démarche artistique, ma personne n’a pas vraiment de rapport là-dedans. L’image que j’affiche est figée dans le temps. Elle représente en effet quelque chose en moi d’un peu mystique qui est sujet à l’interprétation.

Pour finir, quels sont tes futurs projets ?

Une exposition John Hamon au Centre Pompidou. La Joconde aussi. L’année 2019 sera le cinquième centenaire de la mort de Léonard de Vinci, et je compte bien en profiter. J’ai prévu de lui rendre hommage, car je veux symboliquement acter quelque chose avec l’art du passé. Artistiquement, j’ai quand même l’ambition que l’on puisse entrer dans une nouvelle ère pour l’art, et pour mener à bien ce désir je veux faire une action sur l’emblème de l’art du passé pour aller vers quelque chose qui va complètement changer. La force de l’art est de se remettre en question tout le temps, c’est d’ailleurs grâce à cela que les premiers peintres ont su faire évoluer les pratiques artistiques. Et pour finir, je vais réaliser une campagne : “L’art aux artistes”, pour montrer qu’aujourd’hui il y a un vrai problème entre les artistes et les institutions. Les artistes se sont fait déposséder de leur secteur et c’est très grave.

Propos recueillis et retranscrits par Manon JALBERT

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