Quatre questions à Victoria Mann, directrice de la foire AKAA

Victoria Mann – © Charlélie Marangé

AKAA, Also Known As Africa, est la seule foire en France d’art contemporain et de design centrée sur l’Afrique. En seulement deux éditions, l’événement est devenu un rendez-vous majeur de l’art et du design avec une programmation internationale et éclectique d’artistes dénichés aux quatre coins du monde. Cette foire apporte quelque chose de frais qui lui vaut une adhésion massive du public. À quelques semaines de l’ouverture de sa troisième édition, KINGZ s’est entretenu avec Victoria Mann, sa directrice.

La troisième édition de AKAA aura lieu du 9 au 11 novembre à Paris. La foire présente des artistes du « Sud Global » dont les travaux ont, d’une manière ou d’une autre, un lien avec l’Afrique. Quels peuvent être ces liens ?

Victoria Mann : Cette édition est très importante, car elle montre la réelle motivation de AKAA. Depuis le départ, mon équipe et moi-même sommes parties d’un principe : notre foire existe pour fédérer autour de l’artiste et non pour mettre une étiquette géographique sur les artistes. Il était donc primordial pour nous de faire comprendre à notre public que AKAA rassemblait des artistes qui revendiquent leurs liens à l’Afrique. Ces liens peuvent être créés à travers une identité, une nationalité, un lieu de vie, un travail, une origine, ou bien même à travers une histoire, un héritage, un voyage, une expérience, une rencontre, une collaboration, une résidence, etc. C’est pour cette raison que nous pouvons nous retrouver au sein d’une foire complètement internationale. D’ailleurs, notre titre de foire le montre bien, nous sommes une foire d’art contemporain international. « Also known As Africa », autrement dit l’Afrique. Ceci est une invitation à chaque participant pour décrire, parler et imaginer son Afrique.

AKAA 2016 – Galerie Clémentine de la Feronnière, Paris

Cette année, nous poussons cette idée encore plus loin car on cherche à mettre en lumière les liens qui existent entre l’Afrique et le sud global, « Global Sud ». Nous voulons finalement élargir davantage cette plateforme d’art contemporain afin de redessiner une carte de l’art contemporain. Au lieu de mettre l’Europe et les États-Unis au centre de cette carte, on y mettrait l’Afrique. On pourrait alors y observer toutes les connexions existantes entre toutes les autres régions du monde. Cette réalité s’observe chez nos exposants. On a une présence d’artistes issus d’Amérique et d’Amérique latine, notamment du Brésil, d’Argentine, de Cuba, de la Caraïbe, des États-Unis pour en citer quelques-uns. On a aussi des artistes qui viennent d’ailleurs, de la Corée par exemple. Il est d’ailleurs un exemple parfait des liens entre l’Afrique et le reste du monde. Cet artiste coréen est venu faire résidence et étude en Afrique du sud. Son travail produit est le reflet de la rencontre des deux cultures.

Matisse and The People of The Night – Kyu Sang Lee

Cette ouverture vers les liens sud-sud va aussi se refléter dans notre programmation culturelle. On a essayé d’y aborder des sujets très transversaux par rapport à ces regards croisés entre les régions du monde avec par exemple des sujets qui vont concerner la question de black identity dans l’art à travers les Amériques, ou encore la question de la représentation des corps dans les mondes musulmans artistiques. Des tables rondes sur les résidences croisées seront en effet organisées pour aborder ces sujets : Qu’est ce qui se passe pour les artistes lorsque des villes de différents pays s’associent pour créer des résidences internationales ? Comment ça affecte leur réseau, leurs carrières, leur travail ? On a vraiment un grand panel de table ronde. Elles seront cette année accompagnées d’une programmation musicale qui reflète aussi tous ces échanges. Des projets vont eux aussi avoir une certaine importance sur cette idée de regards croisés, comme celui de notre temps fort. Chaque année, nous invitons un artiste à investir l’allée centrale du carreau du temple en réalisant une installation monumentale, c’est un peu la marque de fabrique de la foire. Cette année, nous avons invité Susana Pilar qui est représentée par la galerie Continua. C’est une artiste afro-cubaine de La Havane, tout son travail porte sur les flux migratoires de plusieurs générations de sa famille qui viennent d’Afrique, de Chine de Cuba. Elle démontre justement ces regards croisés au sein d’une même famille. C’est un exemple parfait pour illustrer ce qu’on veut dire : On ne peut pas définir un artiste par une seule géographie puisque les artistes aujourd’hui voyagent, collabore et sont influencés par les mondes qui les entourent.

Il y a une nouvelle dynamique en Afrique, qui ne vous a certainement pas échappé, avec les artistes émergents qui ont grandi avec le numérique. Quelle place AKAA réserve-t-elle à la scène émergente en lien avec l’Afrique ?

AKAA réserve forcement une importance à cette scène émergente, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, si les scènes artistiques des différents pays africains et de leurs diasporas existent depuis bien longtemps, c’est que le marché se fortifie d’année en année, ce qui est positif. On fait tout notre possible pour contribuer à ce développement de marché, néanmoins il reste encore émergent. Il est donc logique que lorsqu’on parle de ce type de marché, on parle aussi de jeunes scènes artistiques qui ont la possibilité de trouver plus facilement leur place dans ce marché émergent.

Nous avons toujours pensé qu’il était primordial de leur donner cette visibilité, que ce soit au niveau des artistes ou des galeries. On a d’ailleurs beaucoup de jeunes galeries qui participent à nos foires pour la première fois. On ne bloque pas ces galeries avec des critères tels que la nécessité d’avoir cinq ans d’existence, ou plusieurs années d’expériences en foire pour participer à AKAA parce qu’on pense que la qualité ne vient pas forcement du nombre d’années pendant lesquelles on a exercé. On est très ouvert à ces nouvelles structures même à celles qui n’ont pas forcément le format traditionnel des galeries, c’est-à-dire que l’on s’ouvre aussi à certaines galeries en ligne qui n’ont pas les mêmes critères de déontologie et de qualité pour leur permettre d’avoir une visibilité internationale.

L’intérêt du public pour AKAA est grandissant depuis l’édition inaugurale en 2016. Comment expliquez-vous cet engouement ?

Je pense que la raison principale est la qualité des artistes : ils sont formidables. Forcément, si ça n’était pas bien ou si ça ne plaisait pas, l’intérêt ne serait pas grandissant mais décroissant. Je crois dur comme fer en les artiste présents à la foire. Alors évidemment, mon équipe ainsi que moi-même s’occupons d’aller dénicher ces artistes, on y met de notre pâte en matière de goût et d’esthétisme, mais je pense que ces artistes sont extrêmement intéressants car ils ont plusieurs histoires à raconter à travers médias et techniques innovantes. Ils apportent une fraîcheur et quelques choses de très dynamique à la scène d’art contemporain en général et visiblement le public y répond de manière très positive.

AKAA Underground 2017

Quel impact peut avoir AKAA sur le développement de la scène artistique en Afrique ?

On est une foire, donc on a un impact qui est avant tout commercial. On offre une plateforme avec une visibilité internationale en Europe. Nous sommes de ce fait un acteur important du développement du marché contemporain d’Afrique. On facilite l’acquisition. Par exemple, à notre première édition, le Centre Pompidou a pour la première fois fait l’acquisition d’un artiste du Mozambique. On a donc forcément un rôle à jouer pour qu’il se développe de manière stable et parraine, mais pour cela il faut que chacun joue son rôle. On ne peut pas travailler sans le développement des galeries dans les différentes villes du continent africain, des centres d’art, des musées, de l’ouverture de fondations et d’autres initiatives commerciales qui peuvent se faire à la fois en Afrique mais aussi partout dans le monde.

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