Sheri Chiu : “Quand j’ai commencé à poser nue, la photo était un jeu de séduction”

La représentation du nu dans la photographie nous interroge souvent sans que nous puissions y apporter de réponses. Helmut Newton et d’autres artistes ont su franchir des barrières pour faire du nu dans la photographie un genre artistique fascinant, mais aussi intriguant. La particularité du nu dans la photographie réside dans le fait que l’œuvre est le travail d’artistes et non d’un artiste.

Pour percer l’énigme des ces silhouettes mis en scènes, de ces corps qui s’expriment à travers des représentations artistiques complexes, nous avons rencontré une artiste qui a travaillé dans plusieurs projets photographiques. Elle s’appelle Sheri Chiu. Le travail de Sheri dégage une énergie et une sensibilité singulières, une douceur, une violence des fois, qui poussent aux questionnements.

“Quand j’ai commencé à poser nue, la photo était un jeu de séduction.”

Sheri Chiu a reçu son Diplôme en journalisme audiovisuel et de sociologie de l’Université de New York en 2012. Elle est journaliste spécialisée dans la mode et le milieu culturel. Elle a découvert sa passion pour l’écriture pendant son adolescence à Hong Kong. Après avoir déménagé à New York pour ses études de journalisme, Sheri commence à poser pour exprimer son intérêt pour la beauté et l’art. Pendant son temps libre, elle endosse le rôle de directrice artistique pour mener à bien des projets photographiques personnels.

Dans cette interview, elle nous parle de son parcours, de son rapport avec son corps, de sa philosophie, de l’art et de la photographie…elle nous dit tout !

Depuis quand pratiquez – vous le nu photographique ?

J’ai commencé à retirer mes vêtements devant l’objectif quand j’avais 18 ans, lors de ma première séance photo de lingerie. J’étais extrêmement nerveuse de poser en sous-vêtements, mais la bienveillance du photographe m’a aidé à me sentir à l’aise.

La seconde fois où j’ai travaillé avec ce photographe, j’ai décidé d’aller plus loin. À ce moment de ma vie j’ai utilisé la photo pour construire une meilleure image de moi.

Qu’est ce qui vous a poussé dans les bras cet art ?

Mon goût pour la mode s’est développé lorsque j’étais au lycée à Hong Kong et que j’aidais à produire les shows caritatifs pour l’école. J’ai été très impliquée dans la logistique des show pendant quatre ans. Quand je suis arrivée à l’Université de New York, je voulais découvrir un autre coté de la photographie. J’ai fait des auditions pour défiler comme modèle. Je m’entraînais alors à défiler dans le dortoir après les cours. Je découvrais petit à petit le monde de la mode. J’ai créé un compte sur Mode Mayhem pour rencontrer des photographes et commencer un portfolio. Après avoir fait quelques tests, j’ai présenté mon book dans plusieurs agences commerciales à New York City et j’ai été engagée.

S’agit – il d’un besoin ou d’un moyen de vous approprier ou de vous réapproprier votre corps ?

J’ai commencé la photo de nu artistique à 18 ans, après que mon petit ami ait rompu avec moi. J’avais besoin de me reconstruire, la photo me semblait un moyen à ma portée. Ça a été une sorte de thérapie pour moi. Je pouvais enlever mes vêtements devant un étranger sans en avoir honte. Les compliments :”tu es magnifique, tu es incroyable est-ce que tes seins sont vrais ?” étaient les mots que je voulais entendre. J’étais en mal d’attention et j’avais besoin d’être désirée. Quand j’ai commencé à poser, je donnais mon corps aux photographes afin de m’accepter comme j’étais. À présent je donne mon corps à la photographie, mais pour l’amour de l’art. Les choses ont beaucoup changé.

Quel regard portiez – vous sur le nu avant de le pratiquer ?

Je trouvais la nudité excitante et interdite. Il me semblait que seule une femme qui avait confiance en elle pouvait poser nue. Ma première vision de la nudité était très commerciale et basique: Playboy et le porno.

Selon vous le nu photographique c’est de l’art ou de l’érotisme ?

C’est les deux. J’aime travailler avec des photographes ayant une vision singulière et faire partie de leurs narrations. Sans vision approfondie de la photo, le mannequin nu disparaîtra. C’est le regard que le photographe porte sur le modèle qui la rend érotique.

Vous sentez – vous plus désirée depuis que vous posez nue ?

Oui. Quand j’ai commencé à poser nue, la photo était un jeu de séduction. Je pouvais provoquer le photographe avec mes regards et mes attitudes, mais j’étais protégée par l’appareil photo qui restait entre lui et moi. C’était physiquement palpitant pour moi et j’avais des montées d’adrénaline chaque fois que je posais nue. Je me sentais puissante mais c’était une fausse assurance puisqu’elle dépendait du regard des autres.

Pouvez – vous situer la frontière entre cet art et la provocation ?

Le modèle crée lui même sa ligne rouge. Elle décide de la franchir ou pas. Il y a une différence sensible entre l’utilisation de la photographie comme outil de séduction, ou comme moyen d’expression. La provocation est un choix, mais elle résulte souvent d’un besoin. Tout dépend de l’état d’esprit du modèle et de ses intentions.

Il y a des nus très artistiques où les artistes ( modèle et photographe ) laissent le corps exprimer sa nature, sa beauté et des nus où la provocation est de rigueur. Pourquoi selon vous ?

Ce n’est pas forcement une opposition. Le grand exemple est Helmut Newton. Ne crois tu pas que les images de Newton expriment de façon très artistique la beauté du corps mais conserve une force de provocation ? Ce sont ces images qui m’intéressent le plus, celles où le corps provoque. C’est ça le sujet : les émotions provoquées par un corps nu, que ce soit du désir ou du rejet !

Il y a différents types de nus alors ?

Pour moi, en tant que modèle, j’ai deux attitudes bien différentes selon le type de photographe. Si la séance est très formelle, académique, alors je pense comme un miroir et je renvoie des lignes, des formes, et si la séance est plus émotionnelle, alors il faut que j’aille chercher ces émotions réelles en moi et que j’oublie la pose, que je me laisse aller. Contrôle ou laisser aller, oui ce sont deux types de nus différents…

“Depuis toujours. Nous vivons dans un monde dominé par les hommes, donc une fille torse nu ce n’est malheureusement pas pareil qu’un homme torse nu.”

Nous avons vu vos représentations (nous préférons parler de représentations vu l’énergie artistique que dégage vos photos), comment se passe vos séances photos ? Vos performances dépendent du photographe, ou vous êtes à l’aise dans votre corps quelque soit le photographe ?

Ça prend toujours du temps pour être à l’aise dans un shooting. Chaque expérience est différente car chaque photographe dirige différemment. À moi de donner le meilleur, j’ai besoin d’être inspirée par le travail du photographe. Ma prestation dépend de la capacité du photographe à diriger. J’ai besoin que le photographe soit assez fort pour m’emmener quelque part afin de devenir le personnage de son projet.

Le nu féminin a sans doute plus de succès que le nu masculin. Comment expliquez – vous cela ?

Depuis toujours. Nous vivons dans un monde dominé par les hommes, donc une fille torse nu ce n’est malheureusement pas pareil qu’un homme torse nu. Si la nudité peut représenter la sexualité, elle évoque aussi la vulnérabilité. Et depuis toujours la vulnérabilité a été perçue comme féminine. L’homme a eu droit à des représentations plus conquérantes, si on lui retire son armure, le guerrier devient plus vulnérable. Cette dualité, cette tension entre celui qui est nu et celui qui ne l’est pas est au cœur de nombreux tableaux de Delacroix ou de Gérôme par exemple. Mais aujourd’hui des générations d’artistes gay ont su montrer le corps masculin, en y projetant aussi un regard érotique. Je pense à Mapplethorpe ou Herb Ritts par exemple.

Le monde artistique a toujours été dominé par les hommes, qui ont projeté leur regard érotique sur la nudité féminine. Moi, je souhaiterais voir plus de nus masculins, mais le coté agressif du pénis rend sa représentation plus délicate. Les grecs eux mêmes réduisaient le sexe masculin des statut pour que cela ne distrait pas trop l’attention des spectateurs.

C’est tout de même un art qui provoque le débat, certains sont pour, d’autres sont contres, qu’en pensez – vous ?

Je pense que les gens qui sont contre le nu artistique n’ont tout simplement pas été éveillés à l’histoire de l’art. Certains, souvent par conviction religieuse associent la nudité au désir, et à la sexualité, et voit la nudité comme une stimulation des pensées les plus « sales ». D’autres assimilent la nudité à la pornographie, c’est difficile pour moi de comprendre cette simplification et ces raccourcis…

Pour moi, poser a été un passage à l’auto-émancipation. Quand j’ai commencé j’étais dépendante aux mots, aux encouragements des photographes pendant les shootings, et j’avais besoin physiquement de cette adrénaline, de cette excitation.

Les choses ont changées au cours des années, aujourd’hui les échanges qui m’intéressent le plus avec les photographes sont ceux liés à la photographie, l’art, la mode. J’ai beaucoup appris grâce à mes expériences de modèle, j’ai voyagé, j’ai rencontré des talents impressionnants. Grâce à la photo, j’ai grandi, et j’ai gagné cette confiance qui me manquait.

Je pense qu’il est intéressant de regarder un nu, d’analyser ce que l’on ressent, et chercher à comprendre la source de ses émotions. D’où vient le rejet ou l’attirance ? La honte ou l’excitation ? Le dégoût ? Quelles forces souterraines de la morale, quels instincts profonds nous conditionnent à réagir comme cela…

Sheri Chiu

Sheri Chiu

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“Il y a des femmes dans certaines parties du monde qui n’ont pas la liberté de développer une image valorisante d’elles mêmes.”

Même ceux qui sont contres, l’admirent en privé. Vrai ?

Non, je ne pense pas que tout le monde ait une relation d’admiration envers le corps.

Il y a des femmes dans certaines parties du monde qui n’ont pas la liberté de développer une image valorisante d’elles mêmes. Être libre avec le corps est quelque chose qui nous semble naturel chez nous, mais dans de nombreux pays la libération du corps est encore à conquérir.

© Toutes les photos : Sheri Chiu

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1 Commentaire

  1. Sublime lecture, merci bien !!!

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